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Archive for the ‘fictions-poésies’ Category

L’Utopie comme métaphore

bateau

Utopie flottait, yeux grands ouverts à la surface de son rêve…

Longtemps elle vécu riveraine entre deux sommeils, aux versants de deux aubes et deux crépuscules. Le même songe qui divisait son sang nourrissait son désir, et ce désir parfois l’altérait étrangement. Désir du désir du désir, le désert s’accroissait, les mirages crevant comme des bulles sous le zénith.

Dépossédée de son corps, son corps devint le théâtre de phénomènes singuliers. On vit alors de sombres institutions, grands blocs monolithiques et cellulaires s’enraciner dans sa chair vive. Veuves d’elles-mêmes, sacrificielles et funéraires, qui  sécrétaient pour elle tout un sépulcre de reflets comme une ombre fatale. Toute une mémoire étatique, mathématique et informaticienne programmait ses dérives et son désoeuvrement. Et Utopie flottait, yeux grands ouverts à la surface de son rêve…

Utopie n’avait plus le temps.
Les temps étaient contradictoires, harcelants. Troublée, elle conjuguait passé et avenir, jusqu’à leur confusion et son désarroi. Oui, Utopie n’avait plus le temps et son coeur affolé battait comme une horloge sans aiguille. Voilà qu’elle tournait à présent sur elle-même, révulsée, dans l’effroi d’une clarté implacable.
Voyante, aveugle, hurlante !

D’abord sans qu’elle y prît garde, dans l’effritement d’instants successifs, la « chose », progressivement l’avait dévorée : et voilà qu’Utopie était tombée vertigineuse dans les grandes matrices stériles du Zodiaque. Car, autrefois, au temps où le temps avait un sens, Utopie, pour tout dire, était quelque peu astrologue et vivait donc de l’air du temps.

C’était avant la grande famine, mais on parlait déjà de chômage. C’était quand les colons colonisaient, les patrons patronnaient, les maîtres maîtrisaient, et Utopie vivait de l’air du temps. C’était dans l’ordre des choses. Mais beaucoup l’en blâmaient sans comprendre que ses fureurs et son rire étaient ses seuls pouvoirs excessifs. Et, quand elle était excédée, Utopie prophétisait, précisément à cause de tout cela, parce que les choses étaient trop à leur place, que les rôles ne s’échangeaient pas et que le pouvoir revenait toujours aux mêmes. Ce qui donnait à la durée sa permanence, son poids de réel et de contrainte tangible, rassurante.

En ce temps-là, néanmoins, Utopie n’avait pas lieu. C’était même sa raison d’être. On venait la voir clandestinement, par hasard, presque par mégarde. Elle rendait le hasard et l’erreur en fleurs éphémères, grignotait l’air du temps, et ses visiteurs repartaient avec l’impossible et ses fêtes dans le coeur sur les routes balisées de la Loi. Migrations d’insectes sous le soleil.

Les demeures d’Utopie étaient paradoxales. Aux carrefours de l’égarement, aux artères d’une circulation capitale et baroque. Aux termes de la résignation, aux portes de la sédition commençait le royaume. L’architecture en était aussi bouleversante que stratégiquement bouleversée. Le désordre y trouvait sa rigueur et son sens.
Les pièces s’échangeaient au rythme des saisons, au rythme des marées et du cycle lunaire. Une chambre toujours était inhabitée. Ouverte sous le ciel et livrée aux orages, aux oiseaux, à l’oubli comme une orgue en plein vent. Les chats et les planètes y menaient leur sabbat en rondes parallèles, dans la fièvre d’éclipses et de solstices fous. Les ombres en plein midi jouaient arachnéennes dans la jalousie des persiennes closes sur le dehors. Utopie savait, de leurs desseins changeants, tirer toutes les conséquences. Aussi, ses prédictions sur les évènements qui traversaient le globe trouvaient quelque évidence dans ce renversement…

Utopie avait alors une existence illégale et fabuleuse. C’était la maîtresse des miroirs, l’insensée raisonnante. On dit même, mais on dit tant de choses, qu’elle fût féministe ! Je n’en crois rien, car précisément Utopie n’avait pas lieu alors, et c’était  pour cela qu’elle avait encore tout le temps !
Le temps coulait, comme pierre jetée dans les eaux troubles d’un pays neutre: exaspérant sa chute en cercles concentriques, étourdissant ses bords, décuplant sa clôture en prismes, en paraboles, pour une économie insurrectionnelle, mais bornée encore d’inflations en recels, la contradiction s’épiloguait. Le temps coulait, se diffusait, improductif et spéculaire. Le temps d’errer dans les marges de l’histoire, de hanter le ghetto, le temps aussi de chanter près des frontières…

Sur les frontières des barbelés. Aux portes des prisons les frontières s’accusent. Les tyrans meurent et renaissent d’une mort plus vivace, les prisonniers survivent d’une vie confisquée. Murés dans leur cellule, paroi contre paroi, et toute la nuit dans la chair qui vient éclore. Giration d’astres, les ciels fêlés, les étoiles déchues encombrent les aubes tardives.

Partout, les pouvoirs s’augmentaient d’une prodigieuse imagination carcérale. On conçut des appareils minutieux adaptés à chaque circonstance particulière, à chaque prisonnier virtuel. Et de prison à prison, d’innombrables galeries souterraines. Au centre de l’édifice, une prison présidentielle contrôlait toutes les autres prisons.
La vocation même d’Utopie fut durement mise à l’épreuve. Elle devint la proie des fétichistes. Une espèce singulièrement barbare. Certains de ces énergumènes par excès de ferveur ou par vengeance raffinée (ce qui d’ailleurs ne s’exclut pas) entreprirent de radicaliser tous ses caprices, établirent le code rigoureux de ses passions, réclamèrent sa Loi, et allèrent jusqu’à lui supposer le sexe des anges, tout prêts à l’embaumer dans leur adoration.

Il apparut souvent à Utopie que certains de ses prétendants les plus exaltés cachaient dans leurs alcôves le placard de Barbe-Bleue, et sacrifiaient leurs jeunes épouses coléreuses, leurs mères éplorées au culte souverain dont elle était l’objet, à son corps défendant. Assoiffés de symétrie, ils ordonnèrent l’espace selon leurs perspectives et une verticalité honteuse. Dans les caves les plus profondes ils reléguèrent les femmes indignes et harcelantes, et suspendirent au firmament de leur dévotion notre héroïne abasourdie. Las ! Elle s’ennuyait fort dans sa cage de verre et maudissait cette érection contre nature à laquelle elle se trouvait si horriblement condamnée. Son existence y perdit en vigueur, en virulence. Elle se schématisa en quelque sorte. Utopie dépérissait visiblement.

Et elle se souvenait avec mélancolie d’avoir été moins seule jadis. Et elle n’était plus que la mémoire de ce grand peuple d’utopistes, un peuple vaste comme la mer, indomptable. Il leur avait fallu démembrer ce peuple pour le soumettre, mais parfois encore il renaissait avec les convulsions de l’Histoire ; il était cette convulsion quand une révolte grondait et que l’on entendait parler de liberté, d’indépendance comme d’une folie archaïque. Ce peuple n’avait ni héros ni martyrs, rien que de grandes passions élémentaires qui ne pouvaient le représenter parlementairement. Si on lui concéda quelques héros, ce fut précisément pour mieux consacrer sa disparition et le déclarer suicidaire. Car le langage avait quelque importance dans le rapport de force. On fit appel aux spécialistes de tous acabits et à grand renfort de définitions, on endigua le flux nomade et pernicieux. On enferma dehors, on enferma dedans, on boucla toutes les issues ! En des  îlots concentrationnaires furent bannis les contenus qui n’avaient point de contenant, les désirs qui ne se confondaient pas à la théorie des besoins, dans un procès généralisé de signifiance despotique.
Un jour, Utopie interdite, découvrit que l’air du temps avait un goût de mort et de cendres et, à l’instant justement où ils vinrent lui dire que son temps était venu, elle se crut malade et ne reconnut rien.
– Ni sa silhouette dans le miroir prestigieux.
– Ni les images qu’ils lui tendirent.

L’histoire de la disparition d’Utopie donna tout son sens à l’histoire, on l’aura compris. L’Histoire « vraie », celle qui s’écrit sous les décombres, les guerres perdues, les victoires gagnées, et les livres d’histoire débordants de cadavres exquis. Certes, il importait que l’on eût raison d’elle au règne de la raison. Elle qui ne subsistait plus qu’à l’état symbolique, artificiellement foetale, vaguement végétative dans le crâne pensif de ceux qui levaient au ciel un regard extatique en assurant leurs pas sur une terre décimée.

Mais l’histoire, la nôtre, celle qui se lit à rebours de l’histoire, ne s’arrête pas là. Et l’aventure eut une conclusion scabreuse et renversante.
Utopie revint à l’état de cauchemar et plus souvent qu’à l’ordinaire déranger les rêveurs qui n’osaient plus rêver. Elle fut le cauchemar même ! On pensa abolir la nuit pour conjurer le mal, et le monde se condamna à un jour permanent. On veilla même à ce que les enfants ne naissent plus de la nocturne chair maternelle, ce qui mettait en péril leur développement logique. On délaissa les ressources du sol qui parurent inquiétantes. On assécha les eaux, on étrangla les chats. Tout non-sens fut traqué impitoyablement. Toute germination fut sévèrement refoulée. On généralisa les pratiques psychanalytiques et l’univers se fortifia d’une culpabilité raffinée et fort heureusement stérile…

C’est alors que la famine fit son apparition : les formes se vidèrent de leur fond et les contenants de leur contenu, par esprit de conséquence… Exit cette « materia » asservie que l’on avait proscrite ! On s’aperçut alors que la mort d’Utopie avait trouvé ses rejetons : une société où zombies et  machines paranoïaques revendiquent encore leur immaculée conception…!

Texte écrit en 1976 par Nadine Manzagol en mai 1976 et paru sur la revue  « Astrologique » n°3 en en juillet 1976.

Republié en 2005 aux Editions Le Manuscritmenuscrit_logo32

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Vue du vieux port depuis la citadelle de Bastia

Elle va par des ruelles étroites et ensoleillées qui s’ouvrent parfois sur de larges brisures bleues et maritimes.

La ligne d’horizon est une vibration lointaine, à peine distincte, une buée, une condensation au large de ce muret blanc qui borde le quai, recouvert d’inscriptions hâtives et brouillées.

Sa main doucement glisse sur les pierres rugueuses.

Elle s’immobilise par instants, regarde autour d’elle se défaire la ronde stridente des mouettes, s’attarde dans la rue, attentive parfois à quelque impression fugace ou au hasard qui découvre une tache colorée sur une muraille sombre, inscriptions à demi-effacées de productions locales…Traces et empreintes de la vieille ville. De temps à autre, s’interroge devant quelque Vierge ou Saint protecteurs enchâssés dans de petites niches au-dessus des portails vétustes. Souvent aussi, demande son chemin aux passants qu’elle croise ou consulte des guides périmés.

Elle a recouvert les murs de sa chambre de grandes cartes colorées, marines et géologiques qui sondent les profondeurs et déploient  comme de larges surfaces épidermiques recouvertes de signes et de légendes obscures. L’île devient livre ouvert, alphabet: montagnes, côtes et rivières, noms de régions en palimpseste, lieux-dits, trames d’histoires locales allusives de la langue retrouvée, dans la saveur brève des sons. Elle découvre la ville comme un fleuve sonore, comme si elle remontait vers la source d’un orage blanc. Une rumeur confuse qui fait vibrer l’espace. Elle s’éveille à cette sensation neuve et ancienne, et renouvelée, entourée, absorbée par ces réminiscences diffuses qu’elle écarte doucement; comme retenue aux bords de l’instant qui l’avait reconduite ici. Elle dit à haute voix: « je me souviens », cette lumière douce qui irise la colline, je me souviens, le reflux de la vague qui s’ourle encore et à nouveau, cette mémoire… c’est cela que je veux. Nulle contrainte en cette présence réconciliée, acquise aux mouvements de variations impalpables. Et la matière du temps rendue tangible en un réseau de transparences, une texture secrète comme exprimée d’un regard de chair.

Un oeil-source, l’avait-il guidée ? Traversant les ténèbres, les espaces lacunaires de l’origine et qui irisait toute chose d’une sorte de vibration colorée, poudreuse. Des tâches fauves de lumière laiteuse jouaient sur le sol. Elle pensa que très loin, dans l’antarctique se levaient des aurores boréales, ces hautes falaises d’images abruptes qui ouvraient dans l’espace de pures scènes visuelles. Ici, invisible, au contraire, le seul cri bref d’un oiseau, par instant, révélait sous l’heure solaire de larges fractures d’ombre. Ce dont elle revenait encore et encore, et dont elle s’éveillait sans cesse.

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Une nuit polaire

UNE NUIT POLAIRE
Synopsis en développement

(Inspiré d’un fait divers en date du samedi 26 novembre 1988 : trois enfants des quartiers sud de Bastia partent un soir vers la montagne enneigée en direction de … l’antenne de télévision de Serra di Pignu. Une nuit polaire.lls dorment dans le maquis. Il seront au matin sauvés par l’hélicoptère après une folle nuit de recherche. )

On peut imaginer que Saveriu, Driss et David aient écoutés, depuis leur plus petite enfance, au cours de longues veillées, raconter des légendes et histoires anciennes. Qui évoquent la montagne et ses mystères (rappel aussi de la légende des sept dormants d’Ephèse), les peuplades archaïques… On y parle souvent aussi dans ces légendes de grottes, de magiciens et de bergers poètes. Il leur reste de ces souvenirs comme des bulles d’images incertaines, qui, du lointain de leurs traditions respectives, comme une mémoire confuse des origines, s’y transforment en séquences visuelles. Comme celles qui se superposentcette soirée là sur l’écran de télévision devant lequel ils sont rassemblés dans la maison de l’un d’eux. Mais voilà que sur cet écran c’est la panne ; un brouillage inopportun les prive de leur plaisir et les voue soudain à un désir devenu fou. Privés de leur propre histoire par leur déracinement culturel (Maghrébin, Juif et Corse de la banlieue urbaine)

Ils veulent alors partir à la recherche des images perdues . Ils traversent la ville déjà illuminée pour les prochaines fêtes de Noël et vont vers l’inconnu, vers la montagne. Voulant peut être remonter jusqu’à la genèse des sources et des commencements; genèse ici de la pierre et du ciel obscurci, dans le froid nocturne.

Ils vont marcher jusqu’à l’égarement. En proie au rêve impossible de tous ceux qui n’ont plus la mémoire de leur communauté. Ils se racontent en chemin toutes sortes d’histoires, comme s’ils traversaient l’écran devenu poudreux, fragments, bribes, histoires vues, histoires entendues, à demi oubliées. Ils errent ainsi interminablement sur les pistes rocailleuses vers le sommet ou s’élève la grande antenne de Télévision, pour eux devenue source supposée des origines. Pistes du regard et de la voix, d’innombrables voix chuchotantes que recouvre aujourd’hui la grande nuit stellaire. Ils perdent de vue bientôt la ville en contre-bas où s’apercevaient encore les douces vibrations des foyers citadins. Et n’ont plus devant eux que le scintillement glacial des constellations.

Retournement d’étrangeté. Il se replient dans les anciennes « glaciaires de Teghime » qui fut le refuge des résistants de la dernière guerre, Là, justement, un chien de berger et un troupeau de chèvres ont trouvé, cette nuit, un abri de fortune.

Dans la ville on les cherche et des équipes de sauveteurs partent explorer le maquis environnant. Un homme, à bord de l’hélicoptère se souvient, à cette occasion des combats du col de Teghime, aux premières jours d’octobre 1943. Ces derniers combats qui allaient permettre la libération de la Corse. Il se souvient aussi du rôle héroïque des Goumiers Marocains en cette lutte mémorable et retrouve avec émotion la stèle commémorative qui leur est dédiée. C’est alors qu’il découvre, accrochée à cette même stèle, l’écharpe de Saveriu et que l’équipe de sauvetage va pouvoir enfin pister la trace des fugitifs….

Nadine Manzagol

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