Publié par : Nadine Manzagol | juin 14, 2008

Bienvenue/Benvenuti

Nadine Manzagol

Nadine Manzagol

« En chacun de nous, il y a comme une ascèse, une partie dirigée contre nous-mêmes. Nous sommes des déserts, mais peuplés de tribus, de faunes et de flores. (…) Et toutes ces peuplades, toutes ces foules, n’empêchent pas le désert, qui est notre ascèse même, au contraire elles l’habitent, elles passent par lui, sur lui. (…) Le désert, l’expérimentation sur soi-même, est notre seule identité, notre chance unique pour toutes les combinaisons qui nous habitent. » (Dialogues ) Gilles Deleuze.

Le portrait de Nadine Manzagol, poète, scénariste et vidéaste, figurant ci-dessus est une création originale de Guidu Antonietti di Cinarca – site Terres de Femmes (Angèle Paoli- Yves Thomas).

Nadine fait partie du collectif “Les Explorateur du Web”, voir sa page de présentation

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On peut commander son recueil de poèsies et fictions “Cryptogrammes” aux Editions Le Manuscrit et le livret “Repérages” aux Editions A Fior di Carta (vous en trouverez un extrait ici, sur l’article titré du même nom)

Photos de Corse (cliquez ici)

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Publié par : Nadine Manzagol | juin 14, 2008

Repérages en Corse

Eléments de scénario pour création collective sur quartiers et villages

Désirant mettre en scène le travail des collecteurs de traditions et de témoignages d’existence (qui œuvrent pour une mémoire revivifiée et contemporaine, inter-générationnelle et multiculturelle en Corse) ; j’ai choisi un thème qui évoque une forme de spatialisation ludique, bien connue sur l’île, pour figurer un certain rapport au lieu.

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U Tre
motif gravé sur banc

Les premières scènes rassemblent d’un côté, un groupe d’enfants et de l’autre, celui des collecteurs qui observent le déplacement des premiers sur une place de village où ils jouent. Devant une figure géométrique carrée : “U Tre”, des garçonnets sont disposés en vis-à-vis, s’expliquant les règles du jeu, tandis que deux gamines ont fait de cette figure un espace d’accueil (maison fermée ou ouverte).

Le déplacement des enfants et le rôle qu’ils choisissent de mimer en improvisant peut révéler une première différenciation entre l’espace du dehors (espace sauvage ou public, masculin) et celui de l’intériorité (la maison, la féminité, le réceptacle…). Cette distribution des rôles est évidemment transitoire et n’est là que pour rappeler certaines traditions corses que va justement évoquer une vieille femme, qui, depuis le seuil d’une maison, (c’est à dire entre le dehors et le dedans, où précisément sont souvent dessinées les formes géométriques) va s’adresser au groupe des collecteurs en leur demandant quel est le sens et l’objet de leur recherche. Puis, pour parler du jeu qui occupe les enfants, elle fait référence aux travaux de certaines personnes ou associations corses ou étrangères qui l’ont particulièrement étudié en révélant ses sources d’origines diverses (souvent méditerranéennes : pythagoriciennes, latines, etc…).

Ce qui va orienter le film dans d’autres directions et déplacer l’angle d’approche : la mise en scène intégrera de courtes fictions où le personnage de « l’Etranger » sera évoqué par une figure emblématique et symbolique de l’aire méditerranéenne : « Ulysse » qui rencontrera enfants et vieille femme au cours de son retour au pays supposé des Lestrygons (Sicile , Sardaigne ou Corse ?) ; son errance et sa recherche, sur l’île, des traces de son premier passage ainsi que celle de ses amis disparus.

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Simultanément, comme l’indique le titre de cette création collective multimédia : « Repérages », nous basculerons fréquemment vers une mise en perspective qui se répètera à intervalles, tout au long du documentaire, sur un support de traitement de l’image : celle d’un écran de montage devant lequel un technicien visionne certaines séquences filmées. Sur cet écran vont alterner documents d’archives et éléments de repérages ou d’interviews.

Ordinateur (JPEG)

(Ultérieurement cet écran fera place à ceux de moniteurs d’ordinateurs pour le recueil et le traitement des documents textuels ou iconographiques et sonores.)

C’est bien ce travail sur écrans, permettant un traitement artistique, qui ouvre un espace virtuel de recomposition et de ré-créations plurielles.

Le groupe des collecteurs de mémoire locale poursuivra sa quête en différents lieux de Corse où l’on trouve trace des figures géométriques (Aregno en Balagne, village de Balbo dans le Cap Corse, etc…). Il traversera aussi des zones dévastées par les incendies, ce qui entrainera une comparaison imagée avec les désastres de la dé-culturation contre quoi précisément ils luttent ; conscients de contribuer ainsi à la revitalisation des lieux de mémoire.

En tant que symboles de spatialisation insulaire et vecteurs d’une mise en réseau, il sera porté une attention particulière aux Tours Littorales (Art et Patrimoine), qui avaient autrefois fonction défensive en favorisant la transmission des informations (signaux, feux) sur le milieu maritime et l’environnement.

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Tour d’Albo

Aujourd’hui elles pourraient être requalifiées en permettant d’aménager les lieux de vie, de rencontre, de mémoire partagée en même temps que nœuds de circulation pour d’autres formes de communication et production de services pour les résidents, les visiteurs et les entrepreneurs d’un développement économique moderne s’appuyant sur les usages des nouvelles technologies et de l’industrie numérique.

Puis c’est l’arrivée en ville (Bastia), où cette fois les collecteurs de mémoire vont porter leur attention sur des quartiers défavorisés où pourtant ils découvrent aussi des enfants étrangers pratiquant des mêmes jeux sur des figures géométriques similaires. Cela les entrainera dans des dialogues avec les résidents sur les traditions relatives à ces pratiques ludiques d’origines proches ou lointaines.

Un éclairage particulier sera porté sur l’histoire : évocation de la lutte des Résistants lors de la Libération de la Corse, aux côtés des Goumiers marocains.

Ce qui permettra aussi l’ouverture vers d’autres rivages où l’on peut retrouver trace de ces usages et les constructions architecturales d’autres littoraux (Phares, Tours, etc) qui avaient fonction défensive mais qui pouvaient aussi transmettre des informations vitales pour l’existence des populations résidentes ou étrangères (navigateurs, voyageurs et tous ceux qui participaient au commerce ou aux échanges culturels).

Après ce rappel du passé et de la mémoire collective, nous évoquerons l’usage contemporain des technologies numériques et du multimédia :
- Pour aménager l’espace des territoires par la circulation des informations et le brassage culturel ;
- Pour raffermir les liens sociaux et rendre productives les créations collectives ou individuelles d’œuvres artistiques et d’animations originales ;
- Pour y proposer des services de proximité aux personnes et de coopération (créations collectives – in situ comme à distance – diffusées dans le respect des droits d’auteur sous Licence Creative Commons, mise en réseau sur MezzoLine, vidéo-conférences sur Web et pratiques coopératives sur logiciels libres).

Nadine Manzagol ©Ecorezo – Publié aux Editions A Fior di Carta

NB : 1) Je n’ai pas voulu dissocier la ville de son environnement rural.

2) Ce sujet, qui pourrait encourager le développement économique, ainsi que le brassage culturel et social, suppose que particuliers, associations ou PME qui accepteront ces propositions de traitement multimédia, assument et mettent en œuvre un certain autofinancement de départ.

3) Faire appel aux ressources de la créativité, à la connaissance de l’histoire et à l’utilisation des médias alternatifs m’incite à ne pas différencier au préalable « professionnels » et « amateurs » ; ils sauront ultérieurement – « Working in progress » – se qualifier selon leurs compétences, les œuvres réalisées ou les produits et services qui découleront de ce programme.

4) Les vidéos réalisées selon ces propositions seront publiées sous licence Creative Commons.

Publié par : Nadine Manzagol | juin 14, 2008

Torre di Capi Corsu

Propositions de Guy Meria pour l’aménagement et l’animation de tours littorales du Cap Corse

Lire l’article “En passant par les tours du Cap Corse” sur antioche.net

Publié par : Nadine Manzagol | mai 24, 2007

L’Utopie comme métaphore

bateau

Utopie flottait, yeux grands ouverts à la surface de son rêve…

Longtemps elle vécu riveraine entre deux sommeils, aux versants de deux aubes et deux crépuscules. Le même songe qui divisait son sang nourrissait son désir, et ce désir parfois l’altérait étrangement. Désir du désir du désir, le désert s’accroissait, les mirages crevant comme des bulles sous le zénith.

Dépossédée de son corps, son corps devint le théâtre de phénomènes singuliers. On vit alors de sombres institutions, grands blocs monolithiques et cellulaires s’enraciner dans sa chair vive. Veuves d’elles-mêmes, sacrificielles et funéraires, qui  sécrétaient pour elle tout un sépulcre de reflets comme une ombre fatale. Toute une mémoire étatique, mathématique et informaticienne programmait ses dérives et son désoeuvrement. Et Utopie flottait, yeux grands ouverts à la surface de son rêve…

Utopie n’avait plus le temps.
Les temps étaient contradictoires, harcelants. Troublée, elle conjuguait passé et avenir, jusqu’à leur confusion et son désarroi. Oui, Utopie n’avait plus le temps et son coeur affolé battait comme une horloge sans aiguille. Voilà qu’elle tournait à présent sur elle-même, révulsée, dans l’effroi d’une clarté implacable.
Voyante, aveugle, hurlante !

D’abord sans qu’elle y prît garde, dans l’effritement d’instants successifs, la “chose”, progressivement l’avait dévorée : et voilà qu’Utopie était tombée vertigineuse dans les grandes matrices stériles du Zodiaque. Car, autrefois, au temps où le temps avait un sens, Utopie, pour tout dire, était quelque peu astrologue et vivait donc de l’air du temps.

C’était avant la grande famine, mais on parlait déjà de chômage. C’était quand les colons colonisaient, les patrons patronnaient, les maîtres maîtrisaient, et Utopie vivait de l’air du temps. C’était dans l’ordre des choses. Mais beaucoup l’en blâmaient sans comprendre que ses fureurs et son rire étaient ses seuls pouvoirs excessifs. Et, quand elle était excédée, Utopie prophétisait, précisément à cause de tout cela, parce que les choses étaient trop à leur place, que les rôles ne s’échangeaient pas et que le pouvoir revenait toujours aux mêmes. Ce qui donnait à la durée sa permanence, son poids de réel et de contrainte tangible, rassurante.

En ce temps-là, néanmoins, Utopie n’avait pas lieu. C’était même sa raison d’être. On venait la voir clandestinement, par hasard, presque par mégarde. Elle rendait le hasard et l’erreur en fleurs éphémères, grignotait l’air du temps, et ses visiteurs repartaient avec l’impossible et ses fêtes dans le coeur sur les routes balisées de la Loi. Migrations d’insectes sous le soleil.

Les demeures d’Utopie étaient paradoxales. Aux carrefours de l’égarement, aux artères d’une circulation capitale et baroque. Aux termes de la résignation, aux portes de la sédition commençait le royaume. L’architecture en était aussi bouleversante que stratégiquement bouleversée. Le désordre y trouvait sa rigueur et son sens.
Les pièces s’échangeaient au rythme des saisons, au rythme des marées et du cycle lunaire. Une chambre toujours était inhabitée. Ouverte sous le ciel et livrée aux orages, aux oiseaux, à l’oubli comme une orgue en plein vent. Les chats et les planètes y menaient leur sabbat en rondes parallèles, dans la fièvre d’éclipses et de solstices fous. Les ombres en plein midi jouaient arachnéennes dans la jalousie des persiennes closes sur le dehors. Utopie savait, de leurs desseins changeants, tirer toutes les conséquences. Aussi, ses prédictions sur les évènements qui traversaient le globe trouvaient quelque évidence dans ce renversement…

Utopie avait alors une existence illégale et fabuleuse. C’était la maîtresse des miroirs, l’insensée raisonnante. On dit même, mais on dit tant de choses, qu’elle fût féministe ! Je n’en crois rien, car précisément Utopie n’avait pas lieu alors, et c’était  pour cela qu’elle avait encore tout le temps !
Le temps coulait, comme pierre jetée dans les eaux troubles d’un pays neutre: exaspérant sa chute en cercles concentriques, étourdissant ses bords, décuplant sa clôture en prismes, en paraboles, pour une économie insurrectionnelle, mais bornée encore d’inflations en recels, la contradiction s’épiloguait. Le temps coulait, se diffusait, improductif et spéculaire. Le temps d’errer dans les marges de l’histoire, de hanter le ghetto, le temps aussi de chanter près des frontières…

Sur les frontières des barbelés. Aux portes des prisons les frontières s’accusent. Les tyrans meurent et renaissent d’une mort plus vivace, les prisonniers survivent d’une vie confisquée. Murés dans leur cellule, paroi contre paroi, et toute la nuit dans la chair qui vient éclore. Giration d’astres, les ciels fêlés, les étoiles déchues encombrent les aubes tardives.

Partout, les pouvoirs s’augmentaient d’une prodigieuse imagination carcérale. On conçut des appareils minutieux adaptés à chaque circonstance particulière, à chaque prisonnier virtuel. Et de prison à prison, d’innombrables galeries souterraines. Au centre de l’édifice, une prison présidentielle contrôlait toutes les autres prisons.
La vocation même d’Utopie fut durement mise à l’épreuve. Elle devint la proie des fétichistes. Une espèce singulièrement barbare. Certains de ces énergumènes par excès de ferveur ou par vengeance raffinée (ce qui d’ailleurs ne s’exclut pas) entreprirent de radicaliser tous ses caprices, établirent le code rigoureux de ses passions, réclamèrent sa Loi, et allèrent jusqu’à lui supposer le sexe des anges, tout prêts à l’embaumer dans leur adoration.

Il apparut souvent à Utopie que certains de ses prétendants les plus exaltés cachaient dans leurs alcôves le placard de Barbe-Bleue, et sacrifiaient leurs jeunes épouses coléreuses, leurs mères éplorées au culte souverain dont elle était l’objet, à son corps défendant. Assoiffés de symétrie, ils ordonnèrent l’espace selon leurs perspectives et une verticalité honteuse. Dans les caves les plus profondes ils reléguèrent les femmes indignes et harcelantes, et suspendirent au firmament de leur dévotion notre héroïne abasourdie. Las ! Elle s’ennuyait fort dans sa cage de verre et maudissait cette érection contre nature à laquelle elle se trouvait si horriblement condamnée. Son existence y perdit en vigueur, en virulence. Elle se schématisa en quelque sorte. Utopie dépérissait visiblement.

Et elle se souvenait avec mélancolie d’avoir été moins seule jadis. Et elle n’était plus que la mémoire de ce grand peuple d’utopistes, un peuple vaste comme la mer, indomptable. Il leur avait fallu démembrer ce peuple pour le soumettre, mais parfois encore il renaissait avec les convulsions de l’Histoire ; il était cette convulsion quand une révolte grondait et que l’on entendait parler de liberté, d’indépendance comme d’une folie archaïque. Ce peuple n’avait ni héros ni martyrs, rien que de grandes passions élémentaires qui ne pouvaient le représenter parlementairement. Si on lui concéda quelques héros, ce fut précisément pour mieux consacrer sa disparition et le déclarer suicidaire. Car le langage avait quelque importance dans le rapport de force. On fit appel aux spécialistes de tous acabits et à grand renfort de définitions, on endigua le flux nomade et pernicieux. On enferma dehors, on enferma dedans, on boucla toutes les issues ! En des  îlots concentrationnaires furent bannis les contenus qui n’avaient point de contenant, les désirs qui ne se confondaient pas à la théorie des besoins, dans un procès généralisé de signifiance despotique.
Un jour, Utopie interdite, découvrit que l’air du temps avait un goût de mort et de cendres et, à l’instant justement où ils vinrent lui dire que son temps était venu, elle se crut malade et ne reconnut rien.
- Ni sa silhouette dans le miroir prestigieux.
- Ni les images qu’ils lui tendirent.

L’histoire de la disparition d’Utopie donna tout son sens à l’histoire, on l’aura compris. L’Histoire “vraie”, celle qui s’écrit sous les décombres, les guerres perdues, les victoires gagnées, et les livres d’histoire débordants de cadavres exquis. Certes, il importait que l’on eût raison d’elle au règne de la raison. Elle qui ne subsistait plus qu’à l’état symbolique, artificiellement foetale, vaguement végétative dans le crâne pensif de ceux qui levaient au ciel un regard extatique en assurant leurs pas sur une terre décimée.

Mais l’histoire, la nôtre, celle qui se lit à rebours de l’histoire, ne s’arrête pas là. Et l’aventure eut une conclusion scabreuse et renversante.
Utopie revint à l’état de cauchemar et plus souvent qu’à l’ordinaire déranger les rêveurs qui n’osaient plus rêver. Elle fut le cauchemar même ! On pensa abolir la nuit pour conjurer le mal, et le monde se condamna à un jour permanent. On veilla même à ce que les enfants ne naissent plus de la nocturne chair maternelle, ce qui mettait en péril leur développement logique. On délaissa les ressources du sol qui parurent inquiétantes. On assécha les eaux, on étrangla les chats. Tout non-sens fut traqué impitoyablement. Toute germination fut sévèrement refoulée. On généralisa les pratiques psychanalytiques et l’univers se fortifia d’une culpabilité raffinée et fort heureusement stérile…

C’est alors que la famine fit son apparition : les formes se vidèrent de leur fond et les contenants de leur contenu, par esprit de conséquence… Exit cette “materia” asservie que l’on avait proscrite ! On s’aperçut alors que la mort d’Utopie avait trouvé ses rejetons : une société où zombies et  machines paranoïaques revendiquent encore leur immaculée conception…!

Texte écrit et publié en 1976 par Nadine Manzagol sur la revue “Astrologique” n°3

Republié en 2005 aux Editions Le Manuscritmenuscrit_logo32

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